Voici donc la suite de ma nouvelle... Si vous ne vous rappelez plus du début, allez, voir l'article intitulé "PREMIERE PARTIE" (je sais, c'est un titre extrêment original !) Bonne lecture, et à vos coms si ça vous plaît !
En effet, cela faisait pratiquement vingt ans maintenant que deux chercheurs allemands, Von Toten et Gemerlisch, avaient révolutionné la planète entière en mettant au jour l'une des plus grandes ─ et terrifiantes ─ découvertes de toute l'histoire de l'Homme : on savait désormais avec certitude déterminer la date de mort de chaque être humain sur cette Terre. Le procédé était relativement simple : une analyse de sang était faite sur l'échantillon habituellement prélevé sur tous les nouveau-nés : par l'étude d'une certaine séquence d'acides aminés, molécules constituant la protéine, on arrivait à décoder la date fatidique. Les deux savants eurent grand peine à préserver leur trouvaille des médias, qui se jetèrent dessus tels des pigeons affamés se précipitant sur des miettes de pain. L'affaire fit grand bruit, et la population terrienne dans son ensemble fut terrifiée. Des émeutes et des manifestations parfois sévèrement réprimées éclatèrent aux quatre coins du globe : la race humaine se souleva en masse pour protester contre cette découverte macabre. Une réunion rassemblant tous les chefs d'Etats eut lieu, et il fut décidé que la parole serait donnée au peuple. Un gigantesque référendum fut organisé, et le résultat fut pour le moins inattendu et déconcertant : par on ne savait quelle opération divine, l'avis de la population entière vira ; le projet de rendre l'affaire publique fut adopté à une majorité écrasante, et chaque être humain savait désormais précisément quand il devait mourir.
Qu'est-ce qui avait pu amener un tel revirement de situation ? On aurait pu croire que la race terrienne aurait souhaité continuer à vivre insouciante et dans l'ignorance de sa fin ! Mais non, on voulait savoir. Savoir quand son corps allait s'affaisser tel un château de cartes, connaître le moment exact où ses poumons se videraient de leur dernière bouffée d'air, comme deux ballons de baudruche crevés. Pourquoi ? Pour se rassurer, peut-être. Afin de profiter pleinement de son existence et d'attendre le moment fatidique avec sérénité, presque indifférence ; et les gens s'y sont en effet habitués avec le temps, réglant leur vie tel un agenda bien organisé.
J'arrivai au lycée dix minutes avant le début des cours, malgré mon départ tardif de la maison. Le lycée George Washington passait pour l'un des meilleurs de la ville. C'était un bâtiment blanc rectangulaire, comprenant en son centre un espace de verdure gigantesque, ainsi qu'une piste d'athlétisme. Je me dirigeai vers le parking à vélos et l'y accrochai. Je cherchai ensuite Ashley des yeux, mais ne la trouvai pas là où elle m'attendait habituellement, sous un énorme saule pleureur dont les ramures touchaient terre. Je me dirigeai vers l'arbre, et m'appuyai contre son tronc, pris d'une anxiété subite : pas une seule fois Ashley n'avait été en retard depuis les quatre mois que duraient notre relation. Je tentai de me rassurer en pensant qu'elle avait eu un contretemps dû aux transports.
Soudain, je la vis arriver, ses cheveux auburn voletant dans la brise marine matinale. Lorsqu'elle fut à quelques mètres de moi, je vis que quelque chose ne tournait pas rond : ses beaux yeux verts étaient noyés de larmes, ses habits enfilés à la hâte et de travers et sa chevelure d'ordinaire bien ordonnée était ébouriffée et emmêlée. Sa main droite agrippait ce qui ressemblait à un morceau de papier froissé. Dès qu'elle m'aperçut, elle courut dans ma direction et se jeta dans mes bras.
─ Oh, Matt ! parvint-elle à articuler de sa voix entrecoupée de bruyants sanglots, je croyais que je ne te reverrai jamais.
Elle enfouit sa tête dans le creux de mon épaule.
─ Que se passe-t-il ? lui murmurai-je à l'oreille en caressant les boucles rebelles de ses cheveux. Que t'est-il arrivé ?
Mes paroles eurent un tout autre effet que le sentiment de protection que je voulais lui offrir : elle se pendit à mon cou, me faisant vaciller et manquant de nous faire culbuter dans l'herbe. Elle serra ses bras autour de ma nuque, comme si elle voulait m'étouffer et se mit à crier, en proie à une véritable crise d'hystérie.
─ Non, je ne veux pas ! Je ne veux pas te quitter ! Je ne veux pas mourir !
Alors, à ce moment précis, je crus que le monde se dérobait sous mes pieds. Je tâchai de saisir le papier qu'elle tenait crispé dans sa main, mais son poing était étroitement serré dessus. Finalement, elle le lâcha d'elle-même et s'effondra à mes pieds. J'eus seulement le temps de soutenir sa tête afin d'éviter qu'elle ne se cognât par terre. Je l'allongeai sur le sol et lui tapotai les joues.
─ Je t'en prie, réveille-toi ! Réveille-toi ! suppliai-je.
Mes mains tremblaient et un flot de panique me submergea. Puis, elle ouvrit enfin les yeux, rougis à force d'avoir tant pleuré. Ses lèvres remuèrent doucement, comme pour m'adresser une supplique larmoyante. Ashley parvint tout de même à s'asseoir péniblement, puis refondit en larmes. Je ne savais que faire. Alors, d'un doigt tremblant, elle pointa le papier chiffonné tombé à terre. Je le ramassai et vis qu'il s'agissait en réalité d'une lettre, tournée en ces termes :
Mademoiselle O'CONNER Ashley,
Nous avons le désagréable devoir de vous rappeler que votre mort surviendra ce lundi 27 mai 2030, à 21h07 très précisément.
Nous vous rappelons également que cette date est irrévocable, et qu'il est par conséquent inutile de tenter toute action de soulèvement ou de réclamation contre le personnel de la BILE.
Veuillez recevoir, mademoiselle, l'expression de nos sincères salutations.
Miranda CLIFFERResponsable des registres mortuaires
Un gouffre semblait vouloir m'aspirer, m'attirait inexorablement à lui, dans une longue chute vertigineuse. A présent, mes mains ne tremblaient plus, mais c'étaient tous les membres de mon corps qui étaient secoués de spasmes nerveux et incontrôlables. Je relus la lettre, croyant à une macabre plaisanterie et cherchant le moindre indice susceptible de m'extirper de ce cauchemar éveillé. Mais le sceau de la BILE, une faux croisée avec une branche d'olivier, me narguait et semblait éclater d'un rire goguenard : ce petit dessin me rappelait vaguement quelque chose, mais je ne sus déterminer de quoi il s'agissait.
La BILE (la Banque Internationale pour la Longévité et l'Existence) était l'organisation mondiale qui gérait tous les dossiers des quelques huit milliards d'humains sur cette Terre. Véritable base de données, les employés s'occupaient de répertorier toutes les dates de mort découvertes lors des naissances et rappelaient au tout un chacun le moment précis de la fin de son existence par un courrier de même acabit que celui que je tenais entre les mains. Ce courrier était envoyé à l'intéressé la veille ou le jour de la date fatidique, et visait à informer les potentielles personnes qui seraient restées dans l'ignorance ─ certains parents refusant parfois de communiquer cette date à leurs enfants. Cette lettre était strictement nominative : un système de reconnaissance digitale permettait au seul destinataire d'ouvrir l'enveloppe.
Ashley était toujours assise dans l'herbe, l'air hagard et désorienté. Ses larmes avaient cessé de couler et séchaient maintenant sur ses joues. La lettre tomba de nouveau sur le sol, et je me laissai glisser près d'elle, les jambes flageolantes. La cloche du lycée retentit, appelant au début des cours. Le lycée, le bruit de la circulation dans la 32è avenue, ma famille ; tout me semblait lointain, inaccessible. J'étais dans un monde où je n'entendais plus, où je ne pouvais plus voir. Seule Ashley comptait, et sa détresse était la mienne, comme marquée au fer rouge sur ma poitrine.
─ Je ne veux pas mourir, murmura-t-elle d'une voix faible. Je veux rester auprès de toi.
─ Pourquoi ne me l'as-tu jamais dit ? dis-je à voix basse. Pourquoi m'avoir caché que tu n'en avais plus pour longtemps ?
─ Je ne voulais pas te faire de peine, répondit-elle, les yeux de nouveau brillants. Et puis, je ne pensais pas que notre idylle durerait ; je ne me souciais guère du futur, voulant profiter de tous les instants passés à tes côtés. Ma mère m'a prévenue quand j'avais dix ans, ajouta-t-elle, des larmes roulant maintenant sur ses joues. J'ai toujours considéré cette date comme un mauvais pas à franchir, mais rien de plus ; je me suis toujours dit que je l'aborderais sereinement. Mais à présent, j'ai peur ; je veux rester avec toi, finit-elle d'un ton suppliant.
Je ne répondis pas. Le seul être qui me restait ─ hormis ma mère ─ allait bientôt s'éteindre, comme des milliers d'autres. Elle savait, c'était écrit noir sur blanc ; moi je ne savais pas, et me plaignais de la peur que pouvait causer l'ignorance de sa date de mort. Cependant, en voyant mon amie anéantie et affolée par l'annonce de sa fin prochaine, je réalisai soudain combien j'étais chanceux de vivre au jour le jour : le spectacle d'Ashley éperdue montrait que l'on était beaucoup plus heureux en ne sachant pas quand notre âme quitterait notre enveloppe corporelle, la mort arrivait alors sans que l'on s'en doutât, on n'éprouvait aucune appréhension Elle m'avait fait prendre conscience qu'on ne vivait alors plus dans la perpétuelle peur du lendemain ; et surtout, je ressentis à partir de ce moment un affreux sentiment de culpabilité : jusqu'alors, seule ma petite personne avait importé, et je m'étais conduit comme un parfait égoïste en me morfondant sur mon sort. Les gens devaient mener une vie bien insouciante avant cette horrible découverte scientifique...